Stimuler la proprioception autrement…

Stimuler la proprioception autrement…

la stimulation de cette fonction est le plus souvent pensée de façon exclusive sous forme de mise en situation de déséquilibre. Quelles sont les limites d’un travail de l’équilibre pour stimuler la proprioception ? Comment mettre en relation stimulation de la proprioception et de la technique gestuelle ? Comment améliorer l’efficacité à partir d’un travail de proprioception ?

 Par Rachid ZIANE

Plusieurs articles évoquant la proprioception ont été publiés dans nos colonnes. Nous proposons dans cet article, un point de vue complémentaire voire décalé par rapport aux exercices couramment employés pour développer ce « sens »…
En effet, depuis, différentes rencontres avec des entraîneurs et conférences en club ont confirmé que la stimulation de cette fonction est le plus souvent pensée de façon exclusive sous forme de mise en situation de déséquilibre.

Ceci est confirmé par la plupart des exercices proposés sur internet y compris par des kinésithérapeutes. Or, il existe de nombreuses autres façons, sans doute plus pertinentes, de stimuler cette fonction.
– Quelles sont les limites d’un travail de l’équilibre pour stimuler la proprioception ?
– Comment mettre en relation stimulation de la proprioception et de la technique gestuelle ?
– Comment améliorer l’efficacité à partir d’un travail de proprioception ?

La proprioception : rappels
A l’exception des personnes dont la sensibilité est altérée (personnes handicapées, personnes atteintes de troubles neurologiques ou psychiatriques…), il est possible de se représenter mentalement les positions de nos propres articulations sans avoir à les vérifier visuellement. Il est possible mais plus difficile de se représenter avec précision nos propres mouvements articulaires et plus encore les vitesses de ces mouvements… C’est pourtant indispensable dans la plupart des pratiques sportives, d’autant plus qu’elles sont acrobatiques et/ou qu’elles nécessitent une grande précision (gymnastiques, arts martiaux, sports de combats, sports collectifs, BMX, tirs…).
Pour réaliser au mieux des techniques gestuelles, les pratiquants experts s’appuient davantage sur des informations et repères internes que les novices. Ces derniers ajustent leurs mouvements en s’appuyant davantage sur des informations prélevées sur l’environnement.

Proprioception et schéma corporel
Les représentations mentales de nos propres positions, mouvements, vitesses articulaires et de leurs variations, sont réactualisées en particulier par des informations proprioceptives. Ceci est possible grâce à la sensibilité nerveuse propre aux muscles, aux articulations, aux os et aux ligaments.
Ce « sixième sens » nous permet de nous représenter, en statique et au cours de mouvements, la position des segments corporels les uns par rapport aux autres et les angulations articulaires : c’est-à-dire de mettre à jour en permanence la représentation mentale ou idée que l’on se fait de notre posture. Cette représentation mentale est appelée schéma corporel.
La proprioception est à l’origine des qualités de coordination et d’adresse. Ces deux qualités fondent les habiletés motrices.

Proprioception et acquisition des habiletés motrices
Cette sensibilité peut être exercée et même très affutée par l’entraînement. Ce travail peut être organisé en trois phases :
1/ On visera d’abord l’acquisition d’un registre de techniques gestuelles simples : de la reproduction de la forme du mouvement vers des ajustements à partir d’informations proprioceptives.
2/ Une fois le pratiquant capable de reproduire lentement mais correctement ces techniques gestuelles, des contraintes de vitesse d’exécution puis de puissance pourront être introduites (déplacements, lancers, coups en sports de combat, enchaînement).
3/ Enfin, le pratiquant pourra chercher à reproduire ces techniques dans un environnement de plus en plus riche en incertitudes : aux contraintes de vitesse et de force, s’ajouteront des contraintes d’équilibre voire de prise de risques acrobatiques.
Ainsi, le pratiquant devra réaliser des tâches dans des environnements stables puis de plus en plus stimulants et notamment instables.

« … en 1 la technique, en 2 la vitesse, en 3 la puissance ! » Lucien Gogonel – Triple champion d’Europe et champion du Monde de karaté kyokushinkaï.

La proprioception est stimulée lors des trois phases, mais différemment. Les mises en situation de déséquilibre ne sont introduites que lorsque la technique gestuelle est acquise donc reproductible en environnement stable.
Ceci n’est pas toujours possible, car :
– l’exécution lente de techniques gestuelles est parfois sans rapport avec leur expression dans la pratique sportive (surf, planche à voile…).
– certaines activités physiques ne peuvent être pratiquées qu’en situation de déséquilibre (vélo, roller, kayak, motocross) ou avec des vitesses élevées (chasse sous-marine, ball-trap, hockey sur glace, sports de raquette).

Dans ces conditions, les contraintes ne sont plus les mêmes qu’en quasi-statique. La vitesse et le déséquilibre influent fortement sur la gestuelle. Ces activités n’excluent pas pour autant, voire impliquent, l’apprentissage de techniques gestuelles fondamentales à faible vitesse et en dehors du cadre de la pratique (procédure d’ouverture de parachute, placement et déplacement et techniques gestuelles en sports collectifs, enchaînements pied-poing, procédure de sécurité en stand tir).

Proprioception et équilibre
Mettre en situation de déséquilibre stimule d’abord et essentiellement les centres de l’équilibre (oreille interne) mais aussi les capteurs cutanés plantaires ainsi que la vue (repère d’horizontalité).

Quid de la stimulation des récepteurs de Golgi, Paccini, Ruffini et des fuseaux neuro-musculaires ?
Stimulés, les récepteurs proprioceptifs transmettent des informations aux centres nerveux médullaires (moelle épinière) et cérébraux (cerveau). Pour cela, les informations empruntent trois voies possibles à partir de la corne postérieure médullaire :
1/ une voie segmentaire, la plus courte, restant médullaire, réflexe.
2/ une voie supra-segmentaire inconsciente, spino-cérébélleuse, qui rejoint le cervelet.
3/ une voie supra-segmentaire consciente, spino-bulbo-thalamique, la plus longue. Stimuler la proprioception exclusivement par des mises en situations de déséquilibre ne permet pas de solliciter la troisième voie, celle plus longue mais consciente !

En effet, les situations de déséquilibres sollicitent des ajustements réflexes très rapides alors que la conscience est principalement orientée vers des repères environnementaux. La troisième voie peut être stimulée par des exercices qui nécessitent un contrôle gestuel à partir de repères internes, sans mettre le pratiquant en situation de déséquilibre.

Situations, exercices, consignes
L’engouement croissant pour les boxes pied-poing vs pour les arts martiaux, en tout cas en France, est en partie dû à la possibilité de s’exprimer rapidement en combat… En effet, tels qu’ils sont enseignés, les arts martiaux conduisent à une acquisition lente de techniques, orientée vers la compréhension de la signification et de maîtrise à partir de repères internes. Cette acquisition est lente et sans fin.
Aussi, la réponse immédiate à cet engouement est un leurre. En effet :
– La boxe thaïlandaise, par exemple, a pour origine un art martial (muay boran), avec des enchaînements, héritages de techniques, équivalents aux katas des arts martiaux japonais, des poomses du taekwondo coréen ou des taos du kung fu,
– Les gestes techniques appliqués sans apprentissage préalable ne permettent, au mieux que de reproduire la forme du mouvement sans réelle efficacité, au pire de se blesser…
Le problème se pose aussi dans d’autres activités physiques (skate bord, snow board, vtt…).
Pour construire une véritable motricité de spécialité sportive, on peut passer par des phases :
1/ La technique
Postures, techniques gestuelles partielles puis globales, enchaînements réalisés (chorégraphies, katas, enchaînements au sac de frappe…)…le pratiquant cherchera ainsi à les imiter, à les reproduire, puis à les répéter lentement (voire les yeux fermés et dans le silence) mais sans avoir à gérer des problèmes d’équilibre et enfin à les ressentir.
2/ La vitesse
Les enchaînements de techniques gestuelles à vitesse croissante vont induire des problèmes de coordination voire d’équilibre. L’idée est de laisser le pratiquant s’expérimenter à cela, puis à l’inciter à ajuster les relations entre les variables de direction, de sens et de force. En effet, l’acquisition d’habiletés motrices consiste non pas à reproduire à l’identique un mouvement, mais à construire des règles de paramétrisation du geste à partir de ces variables.
3/ La puissance
Cette autre contrainte peut être présentée comme facilitatrice si elle est orientée par le relâchement. En effet, la crispation perturbe la réalisation du geste technique et en diminue aussi la puissance.

Conclusion
La proprioception joue donc un rôle prépondérant dans le contrôle de l’équilibre, mais aussi dans l’ajustement de gestes techniques. L’acquisition et plus encore la maîtrise experte de ces techniques gestuelles impliquent de contrôler le mouvement à partir de repères internes.
Apprendre la maîtrise de techniques gestuelles, implique ainsi de stimuler la proprioception, autrement que par des mises en situation de déséquilibre. C’est le registre des techniques gestuelles à acquérir qui peut être amenés pédagogiquement dans cette optique.